Le cri troubla tout le centre de sauvegarde des animaux de rivière avant même que le café de l'accueil ait fini de refroidir. Des bottes claquèrent sur le carrelage humide, des seaux tanguèrent, même les mouettes perchées sur les lampadaires tournèrent la tête.
Au milieu du grand bassin, une jeune loutre nommée Noisette dérivait sur le dos, les pattes molles, comme une feuille emportée par le courant. Près de la vitre, Élodie serrait son carnet contre elle si fort que les coins se pliaient. Depuis des semaines, elle s'occupait des animaux du centre. Elle notait tout, les repas, les jeux, les plongeons. Tout devait être parfait, toujours parfait. Et quand quelque chose échappait à son contrôle, son cœur se mettait à courir plus vite qu'un lapin poursuivi par le vent. « J'aurais dû voir quelque chose », murmura-t-elle.
Elle ne remarqua pas la minuscule silhouette cachée dans une vieille caisse à poissons retournée. C'était Ravelune, une Magikita faite de Taramundi. Elle portait un ciré cousu dans des emballages de bonbons bleus qui reflétaient la lumière comme des morceaux de rivière. Sur sa tête trônait une couronne de capsules métalliques cabossées. Et surtout, elle ressentait les émotions comme d'autres sentent la pluie. L'inquiétude d'Élodie lui picotait les oreilles. À ses côtés se tenait son Animagikito, une petite pie aquatique appelée Clapotine, qui collectionnait les reflets sur l'eau comme d'autres collectionnent les timbres.
Ravelune observa la loutre, puis sourit. « Oh, voilà qui est beaucoup moins grave que tout le monde l'imagine ! » Car Noisette n'était pas malade. Elle avait simplement perdu connaissance, mais pas de la façon qu'on croit. La nuit précédente, pendant que le centre dormait, la jeune loutre avait découvert quelque chose d'extraordinaire : le reflet de la Lune dans le bassin. Elle l'avait regardé si longtemps qu'elle s'était endormie en flottant. Or les loutres, magiquement rêveuses, possèdent un talent très particulier : quand elles dorment profondément, leurs rêves s'échappent.
Le problème, c'est que ceux de Noisette s'étaient échappés pour de vrai. Au-dessus du bassin planaient maintenant des centaines de bulles transparentes contenant des morceaux de rêves invisibles aux humains. Ravelune les voyait parfaitement : des rêves de cascade, des rêves de poissons géants, des rêves de course sous la pluie. Et tant que ces bulles resteraient dehors, la loutre continuerait à dormir.
« Bon, dit la fée en retroussant ses manches, on va lui rendre ça ! » Clapotine battit des ailes. Une plume tomba dans l'eau, puis une autre. Chaque plume toucha un reflet et se transforma en petit filet argenté. Ravelune les rattrapa et se mit à sauter de bouée en bouée, attrapant les bulles de rêve une par une. Mais au moment où elle croyait avoir terminé, une énorme bulle apparut au-dessus du bassin, la plus grosse de toutes.
À l'intérieur tournoyait un rêve étrange : Élodie. Oui, Élodie elle-même. On la voyait rire aux éclats, les pieds dans l'eau, sans carnet, sans horaire, sans liste. Ravelune cligna des yeux. « Ah, voici le vrai problème ! La bulle n'appartenait pas à Noisette, elle appartenait à Élodie. » Sans le savoir, la jeune soigneuse avait perdu ce rêve-là depuis longtemps. Alors la loutre l'avait ramassé pendant son sommeil, comme un objet trouvé.
La fée resta un instant silencieuse. Puis elle fit ce que font les meilleures Magikitas : elle improvisa. Avec l'aide de Clapotine, elle dirigea doucement la grande bulle vers la vitre, juste devant Élodie. La jeune femme ne pouvait pas voir la magie, mais elle aperçut soudain son propre reflet, les cheveux en bataille, les bottes mouillées, une éclaboussure sur le nez. Et sans comprendre pourquoi, elle éclata de rire. Pas un petit souffle poli : un rire qui fit lever plusieurs têtes dans le bâtiment.
À cet instant précis, pop, la grande bulle éclata, et toutes les autres suivirent. Pop, pop, pop. Des centaines de rêves retournèrent dans la tête de Noisette. La loutre remua une moustache, puis une autre. Puis elle ouvrit les yeux avant de bondir hors de l'eau comme un ressort, splouch ! Elle atterrit sur une plateforme et secoua sa fourrure avec tant d'enthousiasme qu'elle aspergea tout le monde.
Élodie reçut une douche complète. Et contre toute attente, elle éclata de rire une seconde fois. Les soigneurs aussi. Même le directeur, qui détestait avoir les chaussures mouillées. En quelques minutes, l'inquiétude avait disparu. On racontait déjà l'histoire de la loutre dormeuse. Quelqu'un apporta des biscuits, quelqu'un d'autre proposa une pause. Et pour la première fois depuis longtemps, Élodie ferma son carnet avant la fin de la journée.
Depuis le haut d'un casier, Ravelune contempla le bassin devenu joyeux. Clapotine lui apporta un dernier reflet de soleil qu'elle glissa dans sa poche. Puis les deux compagnes s'éclipsèrent sans bruit. Personne ne les vit partir, sauf peut-être Noisette, qui leva brièvement la tête et cligna de l'œil. Car il arrive parfois qu'un rêve perdu retrouve son chemin, grâce à quelqu'un de tout petit, caché juste au bord de l'eau.