Quarante degrés à l'ombre. Et sur cette autoroute, il n'y avait pas une miette d'ombre. Ça faisait deux heures que tout le monde était cloué sur place : cent voitures collées pare-chocs contre pare-chocs, en train de cuire au soleil comme des sardines en boîte sans avancer d'un pouce. Cent volants, cent personnes, cent mauvaises humeurs qui mijotaient à feu doux. Un coup de klaxon par-ci, un cri par-là, un monsieur qui tambourinait sur son tableau de bord, une mère qui menaçait ceux de derrière de faire demi-tour sans pouvoir faire demi-tour, un gamin qui regardait son portable avec une tête à fondre en larmes. La mauvaise ambiance, on aurait pu la couper au couteau.
Et ça, pour un Magikito, c'est comme un coup de pied au derrière. Il s'appelait Cascabel. Un tout petit bout, des oreilles pointues et un bonnet d'où pendait forcément un grelot minuscule, qui tintait au moindre mouvement. Il était tranquillement vautré sur la galerie d'une voiture quelconque, allongé au soleil comme un lézard, jusqu'à ce que cette mère au visage long comme un jour sans pain lui retourne les tripes. Un Magikito de la joie ne peut pas voir tant de cafards réunis et rester les bras croisés. C'est plus fort que lui.
Alors, il a retroussé ses manches. Il a sauté sur le capot de la première voiture, s'est faufilé par la calandre et a donné une petite pichenette au klaxon. Mais pas un coup de klaxon ordinaire. Non, le klaxon a lâché tout seul les trois premières mesures d'une conga. Tcha-tcha-tcha ! Le conducteur a fait un bond. Il a regardé son volant comme si celui-ci venait de le mordre. Il a réappuyé pour vérifier, et rien. Klaxon normal. Bizarre, ça.
Cascabel était déjà trois voitures plus loin. Une autre pichenette, puis une autre conga. Tcha-tcha-tcha ! Et c'est là qu'est arrivée la vraie magie. Celle qui n'est pas celle du Magikito. Celle des gens.
Parce que le type de la quatrième voiture, un chauve à la chemise trempée de sueur, a entendu les deux congas et a répondu. Il a appuyé sur son klaxon en suivant le rythme. Moitié pour rire, moitié pour ne pas pleurer. Tcha-tcha-tcha ! Et le voisin s'y est mis, celui d'à côté aussi. En moins d'une minute, l'embouteillage tout entier était devenu un orchestre de klaxons jouant une conga impossible, à s'en tordre de rire, qui résonnait sous le soleil d'août.
Cascabel, perché sur le toit d'une camionnette, dirigeait tout ça en agitant ses petits bras comme un possédé, le grelot du bonnet à fond. La mère des enfants a été la première à descendre. Elle a ouvert sa portière, est sortie sur la chaussée et a commencé à rouler des hanches. Les enfants derrière, ravis. Le monsieur qui tambourinait a tenu trois secondes et a capitulé. Il est sorti de sa voiture et s'est lancé dans un pas des années 80 qu'il n'avait plus ressorti depuis son mariage. Le gamin au portable a levé les yeux. Et pour la première fois de la journée, il a ri.
En un rien de temps, l'autoroute était devenue une piste de danse. Des gens qui sautaient entre les voitures, une mamie qui tapait dans ses mains depuis sa vitre, deux inconnus qui se faisaient une ola. Et là, forcément, le trafic s'est remis à bouger. Un nouveau klaxon a retenti, pour de vrai cette fois. Du genre : « Allez, on avance ! » Les gens sont retournés à leur voiture en riant, le visage rouge, décoiffés, n'en revenant pas de ce qui venait de se passer. Les moteurs ont démarré, la file s'est défaite, et plus personne à des kilomètres à la ronde ne pensait encore à la chaleur.
Sur le toit de la camionnette qui roulait déjà, gisait un Cascabel réduit à l'état de chiffon. Les couleurs éteintes, les petites jambes mortes, le grelot sans même la force de sonner. Monter une fête pareille pour sortir cent personnes de leur trou d'un seul coup, ça ne se fait pas gratuitement. Jamais gratuitement. Mais il souriait. Et comment qu'il souriait !
Il s'est laissé porter sur le dos, le ventre au ciel à regarder les nuages, tandis que des voitures qui s'éloignaient s'échappaient encore, de temps à autre, un tcha-tcha-tcha solitaire. « De rien », a-t-il murmuré à personne en particulier. Et il s'est endormi au soleil, parce qu'après tout, il l'avait bien mérité.