Les deux petites coches bleues apparurent, et le monde de Camille s'arrêta. Pas le vrai monde, évidemment. Les voitures continuaient de rouler dehors, une bouilloire sifflait chez le voisin, quelqu'un promenait un chien qui avait l'air de négocier chaque pas.

Mais, dans le canapé de Camille, entre un coussin écrasé et une couverture en boule, le temps venait de se transformer en pouding. Non. Elle fixa son téléphone. Non, non, non, non ! Trop tard ! Le message était parti. Lu ! Et malheureusement très, très réel.

Une heure plus tôt, elle avait décidé d'écrire à Hugo. La dispute n'avait pas été grave. Une de ces disputes minuscules qui naissent d'une fatigue idiote et grandissent parce que deux personnes tiennent plus à avoir raison qu'à se comprendre. Toute la journée, Camille avait tourné autour de son téléphone. Elle écrivait, effaçait, réécrivait, effaçait, et elle avait enfin trouvé les mots : des mots simples, des mots vrais.

« Je suis désolée, tu me manques, tu es toute ma vie. » Parfait. Enfin, presque, parce qu'au même moment, elle préparait aussi sa liste de courses : œufs, concombres, yaourts, champignons… et une étrange envie de poisson pour le dîner. Le téléphone, lui, avait visiblement décidé de vivre sa propre aventure. Et lorsque Camille avait appuyé sur « envoyer », le message était devenu : « Je suis désolée, tu me manques, tu es toute ma truite. N'oublie pas les œufs, trois concombres, un ananas, du dentifrice et probablement un brocoli géant. »

Puis il était parti, droit vers Hugo, sans parachute, sans pitié. Depuis le sommet de la bibliothèque, quelqu'un observait la scène en se mordant les joues pour ne pas exploser de rire. C'était Cablotin, un Magikito lutin spécialiste des écrans, des chargeurs emmêlés et des objets électroniques qui décident soudain de faire n'importe quoi.

Son manteau était cousu dans de vieux câbles USB colorés. Ses bottes provenaient de bouchons d'écouteurs, et son chapeau était fabriqué avec une touche de clavier portant encore la lettre M. Les émotions humaines lui arrivaient à travers les appareils comme des petites décharges chatouilleuses. Et là, oh là là, un mélange de honte, de stress et d'amour qui traversait le téléphone de Camille lui donnait le hoquet. « Une truite », souffla-t-il, puis il éclata de rire, silencieusement, comme seuls les lutins savent rire, en se pliant en deux sans faire de bruit.

Camille, elle, imaginait déjà l'horreur. Hugo allait penser qu'elle était folle, qu'elle s'était moquée de lui ou, pire, qu'elle avait envoyé le même message à quinze personnes. Le téléphone vibra, elle sursauta. Pas une réponse, juste trois petits points qui apparaissaient, disparaissaient, et revenaient : l'agonie moderne.

Cablotin regarda les câbles du chargeur qui traînaient au sol. Une idée venait de lui traverser la tête. Et lorsqu'une truite traverse la tête d'un Magikito, les objets ont intérêt à s'accrocher. Le lutin sortit une minuscule pince fabriquée avec une agrafe. Un clic, il toucha le câble ; un autre, et zoup ! Les fils lumineux des émotions numériques commencèrent à pétiller autour du téléphone. Invisibles pour les humains, brillants comme des lucioles pour lui, chaque mot envoyé laissait une trace, chaque intention possédait une couleur.

Et les mots de Camille racontaient une histoire étonnante. Car, malgré le désastre grammatical, malgré le brocoli géant et le dentifrice, la sincérité du message brillait si fort qu'elle éclipsait toutes les erreurs. Cablotin attrapa alors ces fils lumineux, les noua, les tressa, les relia comme on fabrique une guirlande, puis souffla dessus. Pouf ! À l'autre bout de la ville, le téléphone d'Hugo vibra une deuxième fois.

Le message n'avait pas changé, les mots étaient toujours ridicules, mais quelque chose d'autre était arrivé. En ouvrant la conversation, Hugo vit soudain apparaître dans sa mémoire un souvenir précis : le premier pique-nique qu'ils avaient partagé, la pluie inattendue, le sandwich écrasé, le fou rire de Camille, le regard qu'elle lui avait lancé quand elle croyait qu'il ne regardait pas. Tout cela lui revint d'un seul coup, comme une photo oubliée retrouvée seule dans une poche.

Alors il relut « Tu es toute ma truite ! » et éclata de rire. Un vrai rire ! Pas un rire moqueur, un rire tendre, celui qu'on réserve aux gens qu'on aime. Quelques secondes plus tard, le téléphone de Camille vibra enfin. Son cœur manqua trois battements. Elle ouvrit le message : « J'accepte d'être ta truite officielle ; en revanche, le brocoli géant me fait un peu peur, on se voit ce soir ? » Camille resta immobile. Puis elle rit, tellement fort qu'elle en eut les larmes aux yeux.

Une minute plus tard, ils s'envoyaient déjà des photos absurdes de poissons portant des lunettes de soleil. Une heure plus tard, ils parlaient comme si la dispute n'avait jamais existé. Le lendemain, l'expression « ma truite » était devenue une blague privée qu'eux seuls comprenaient.

Depuis le haut de la bibliothèque, Cablotin contempla le résultat de son travail. Le chargeur était toujours emmêlé, le téléphone toujours capricieux, et les humains toujours capables de compliquer les choses les plus simples. Mais parfois, songea le petit lutin en ajustant son chapeau-clavier, les plus beaux messages sont justement ceux qui arrivent complètement de travers. Puis il glissa derrière les livres et disparut vers une nouvelle aventure.

Car il existe des mots parfaits qui ne touchent personne et des erreurs magnifiques qui trouvent exactement leur chemin jusqu'au cœur.

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