Le plafond ne devrait pas être rouge ! C'était la seule pensée cohérente qui traversait l'esprit de Lucas tandis qu'une goutte de coulis de tomates descendait lentement le long de son lustre, comme un alpiniste très confus.
Pourtant, deux heures plus tôt, tout semblait sous contrôle. Dans son petit appartement qui sentait le basilic frais et le citron, Lucas faisait les cent pas devant son plan de bataille. Ce soir, Emma venait dîner. Emma, avec son rire qui avait toujours une seconde d'avance sur son sourire. Emma, qui lui plaisait tellement qu'il avait passé trois jours à regarder des vidéos de grands chefs, en remuant une cuillère en bois comme un chef d'orchestre.
Risotto crémeux, filet de poisson, sauce tomate maison, raffiné, élégant, impressionnant. Il répéta cette phrase devant le miroir. Puis il enfila un tablier noir, un deuxième tablier, une toque improvisée avec un torchon et un troisième tablier. Et le problème avec le stress, c'est qu'il adore se déguiser en confiance.
À mesure que l'heure approchait, Lucas ajoutait des ingrédients qu'aucune recette ne réclamait. Un peu plus d'ail, un peu plus de sel, un peu plus de concentration. Surtout, beaucoup plus de panique. La casserole de sauce commença à bouillonner : plic, plac, ploc. Puis son téléphone vibra. « J'arrive dans quinze minutes. » Quinze minutes ? Son cœur bondit comme un pop-corn.
Et c'est précisément à cet instant que la sauce brûla. Une odeur de tomate carbonisée envahit la cuisine. Non, non, non, non, non, non ! Lucas attrapa la casserole, la lâcha, la rattrapa, tourna, glissa sur une feuille de basilic tombée au sol. La casserole décrivit un cercle parfait. Le coulis de tomate aussi. Splash ! Le plafond fut repeint en rouge.
Une éclaboussure atterrit sur le frigo. Une autre, sur la plante verte. Une autre encore dessina quelque chose ressemblant étrangement à un canard sur le micro-ondes. Silence tomba. Lucas resta figé, une cuillère pendait encore dans sa main. Puis quelqu'un applaudit. Trois petits applaudissements. Clap, clap, clap.
Perché sur le dessus du placard, entre un pot de farine oublié et une passoire, se trouvait un minuscule personnage, pas plus grand qu'une règle d'école. Une veste cousue avec des étiquettes de conserve. Des bottes fabriquées dans des bouchons de bouteilles. Et un bonnet taillé dans un sachet de thé ; ses yeux pétillaient. « Magnifique catastrophe ! » déclara-t-il.
C'était un Magikito, un lutin, nommé Tomatrouille. On l'appelait ainsi parce qu'il adorait transformer les désastres culinaires en surprises mémorables. Et surtout parce qu'il ressentait les émotions humaines comme d'autres ressentent la pluie. Depuis une heure, l'inquiétude de Lucas lui chatouillait les oreilles.
« Tu voulais impressionner Emma ? » dit-il. Oui, mauvaise stratégie. Les gens tombent rarement amoureux d'un menu. Ils se souviennent surtout de ce qu'ils ont ressenti. Tomatrouille sortit alors de sa poche une poignée de graines rouges ressemblant à de minuscules tomates, puis il les lança dans le coulis répandu : pif, paf, pouf.
Les graines éclataient en produisant de petits nuages parfumés. L'air se remplit d'odeurs de basilic, de pain chaud et de jardin après la pluie. Le coulis accroché au plafond commença à frémir. Les éclaboussures s'étirèrent, se courbèrent, se relièrent entre elles. Et, sous les yeux de Lucas, elles composèrent une immense fresque : des tomates dansant le tango, les pâtes faisant du patin à roulettes, un poisson jouant de l'accordéon. Même le canard du micro-ondes portait un nœud papillon.
« Ding-dong ! » La sonnette. « Emma ! » « Trop tard ! » souffla Lucas. « Au contraire ! » répondit Tomatrouille, avant de disparaître derrière une boîte de céréales.
Lucas ouvrit la porte. Emma entra et resta bouche bée. « Qu'est-ce qui est arrivé à ton plafond ? » Lucas hésita. Puis, pour la première fois de la soirée, il arrêta de vouloir paraître parfait. « La vérité ? » « Toujours ! » Alors, il raconta tout. Les vidéos de cuisine, les trois tabliers, la casserole volante, le plafond rouge. Tout !
Emma éclata de rire. Pas un petit rire poli, un vrai rire. Celui qui plie les épaules et fait briller les yeux. « C'est le dîner le plus drôle auquel j'ai jamais été invitée. » Ils commandèrent finalement des pizzas.
Assis sous la fresque de tomates dansantes, ils inventèrent des histoires pour chaque personnage du plafond. À la fin de la soirée, ils riaient encore. Depuis le sommet du placard, Tomatrouille observait la scène en balançant ses petites jambes.
Le plafond était toujours rouge. Le repas n'avait rien de raffiné. Et pourtant, la cuisine semblait mille fois plus lumineuse qu'avant. Le lutin ajusta son bonnet de sachet de thé, sourit dans sa moustache invisible et fila vers une nouvelle aventure. Parce qu'il arrive parfois qu'une sauce brûlée réussisse exactement ce qu'un dîner parfait n'aurait jamais osé faire.