« Je n’ai besoin de personne ! » Paul venait de prononcer cette phrase pour la huitième fois de la journée. La neuvième se préparait déjà.
Au milieu de son salon trônait une montagne de planches, de charnières, de chevilles et de sachets de vis, une armoire gigantesque, si haute qu’elle semblait vouloir discuter avec le plafond. Sa sœur avait proposé de l’aider, son voisin aussi, même le livreur avait lancé : « Vu la taille du monstre, vous êtes sûr de vouloir faire ça seul ? » Paul avait gonflé le torse. Certain. Puis il avait refermé la porte.
Depuis, six heures s’étaient écoulées. Six longues heures ponctuées de « clac, crac, aïe » et de quelques mots qu’il valait mieux ne pas répéter devant des enfants. À présent, l’armoire penchait légèrement vers la gauche. Non, beaucoup vers la gauche. Elle avait l’air d’un marin essayant de tenir debout sur un bateau en pleine tempête. Et devant elle s’étendait un tapis de vis. Des centaines, des petites, des grandes, des dorées, des argentées… Paul les contemplait avec inquiétude. « Pourquoi il m’en reste autant ? »
Très loin, au-dessus de lui, cachée derrière une poutre du grenier, une petite silhouette se tenait les côtes. Elle riait tellement qu’elle avait du mal à respirer : c’était Visserondelle, une lutine Magikita vêtue d’une veste cousue d’anciennes notices de montage et d’un chapeau fabriqué avec un mètre-ruban enroulé. Les Magikitos sentent les émotions comme d’autres sentent l’odeur du pain chaud. Et depuis le matin, l’orgueil de Paul lui chatouillait le nez. À ses côtés se trouvait son compagnon d’âme, Boulichon, un ami Animagikito-hérisson. Son pelage était couvert de minuscules rondelles métalliques qui tintaient doucement lorsqu’il marchait.
Le hérisson observait le meuble de travers. Puis Paul, puis le meuble, puis Paul, avant de rouler lui-même de rire. « Je sais ! » souffla Visserondelle. « C’est magnifique ! »
Au même instant, Paul décida de vérifier l’intérieur de l’armoire. Il entra, inspecta une étagère, une autre, puis poussa accidentellement la porte. « Clac ! » Le verrou glissa. Le silence tomba. « Oh non ! » Il tira. La porte résista. Il poussa. Rien. « Oh non ! »
Depuis la poutre, Visserondelle et Boulichon éclataient de rire. Même le hérisson finit sur le dos. « Ding ! Ding ! Ding ! » À l’intérieur du meuble, Paul tournait en rond. « Je suis enfermé dans ma propre armoire ! »
Et c’est là que la lutine sentit quelque chose changer. Sous toute cette fierté se cachait autre chose. Une peur. Toute petite. Paul détestait demander de l’aide parce qu’il avait peur de déranger les autres. Voilà ce que son cœur répétait depuis des années.
Alors, Visserondelle cessa de rire. Elle posa une main sur l’épaule de Boulichon. « On va lui donner un coup de main ! » « Mais à notre façon ! »
La lutine sauta sur le tas de vis, puis elle sortit de sa poche un minuscule tournevis en cuivre. « À nous deux, mon ami ! » Boulichon hérissa ses piquants. Toutes les rondelles accrochées à son dos se mirent à scintiller. « Vvvvvv ! » Les vis commencèrent à vibrer. « Une ! » « Dix ! » « Cent ! » « Trois cents ! » Le salon entier se remplit d’un étrange bourdonnement.
« Vvvvvvvvv ! » Les vis se dressèrent sur leurs pointes. Comme une armée minuscule. Puis elles se mirent à marcher. « Oui, oui, marcher ! » « Tic tac, tic tac ! » Elles traversèrent le parquet en file indienne, montèrent sur l’armoire, s’engouffrèrent dans les trous oubliés et commencèrent à travailler toutes seules. « Tic, toc ! » Les étagères se réalignèrent. Les panneaux se redressèrent. Les charnières retrouvèrent leur place. Le meuble grinça, oscilla, puis se remit parfaitement droit.
À l’intérieur, Paul sentit soudain les parois bouger. « Mais qu’est-ce que c’est ? » La porte s’ouvrit, toute seule. Il sortit prudemment et resta figé. L’armoire était magnifique. « Comme sortie d’un catalogue ! » Les 300 vis avaient disparu.
Puis quelqu’un frappa à la porte. Son voisin, monsieur Marcel. « Alors, besoin d’un coup de main ? » Paul regarda son armoire, puis le voisin, puis l’armoire, puis le voisin. Et pour la première fois depuis très longtemps, il répondit : « Oui, pour installer les portes coulissantes, je dirais pas non. »
Le sourire de Marcel arriva immédiatement. « Voilà une excellente idée ! » Une heure plus tard, sa sœur était là aussi. Puis une voisine, puis deux amis. Le salon bourdonnait de discussions. On servit du jus de pomme, des biscuits. Quelqu’un apporta même une tarte aux poires. Les portes furent montées en dix minutes. Le reste de l’après-midi fut consacré à rire.
Depuis sa poutre, Visserondelle contemplait la scène avec satisfaction. Boulichon croquait un minuscule morceau de biscuit trouvé sous un fauteuil. La lutine ajusta son chapeau de mètre-ruban. Puis les deux compagnons disparurent discrètement dans les ombres du grenier.
Car certaines armoires servent à ranger des vêtements. Et d’autres ouvrent simplement un peu plus de place pour les gens qu’on laisse entrer dans sa vie.