À la troisième heure, Gérard répétait encore cette phrase. À la quatrième heure, il la répétait plus fort. À la cinquième heure, il était enfermé dans une armoire géante montée à l'envers, assis sur une étagère bancale, entourée de 300 vis inutilisées, et la phrase commençait à perdre un peu de sa superbe.

Le salon ressemblait à une tempête passée dans un magasin de meubles. Des planches s'appuyaient contre le canapé. Une notice chiffonnée dépassait d'un pot de fleurs. Un tournevis reposait dans une corbeille à fruits, pour des raisons que personne n'aurait su expliquer. Et au milieu de ce champ de bataille trônait l'armoire. Enfin, elle essayait. Elle penchait légèrement vers la gauche, puis un peu vers la droite, et encore vers la gauche, comme si elle hésitait à devenir une bibliothèque ou un bateau.

Tout avait commencé le matin, lorsque le livreur avait déposé huit énormes cartons devant Gérard. Sa sœur lui avait proposé son aide. Son voisin aussi. Même la vieille Madeleine du quatrième avait lancé : « Appelez-moi si vous avez besoin d'un coup de main. » Gérard avait souri avec cette expression que prennent certaines personnes lorsqu'elles confondent courage et obstination. « Merci, mais je gère. Une armoire, ce n'est pas une fusée spatiale. » La phrase flottait encore dans le salon comme un mauvais présage, car six heures plus tard, il aurait probablement préféré construire une fusée.

Tout en haut de la future armoire, cachée derrière une planche encore emballée, une minuscule silhouette observait la scène. Ses bottes étaient fabriquées avec des dés à coudre. Sa veste provenait d'un assemblage d'étiquettes de quincaillerie. Une ceinture de collier de serrage lui entourait la taille. C'était Vissoufle, un Magikito lutin spécialiste des catastrophes de bricolage. À ses côtés était roulé en boule son compagnon d'âme, Claque-pattes, un Animagikito raton laveur, dont les pattes avaient un talent extraordinaire pour retrouver ce qui semblait perdu.

Depuis des heures, Vissoufle sentait quelque chose vibrer dans la pièce. Pas de la colère ni de la tristesse. Quelque chose de plus sournois : cette petite voix qui murmure : « Je dois réussir seule. » Le lutin secoua la tête. « Voilà une émotion qui fait perdre beaucoup de vis. »

Puis arriva le grand moment, le fameux, le spectaculaire, le clac ! Gérard venait d'entrer dans l'armoire pour fixer une étagère intérieure. La porte se referma, le verrou glissa, et le silence tomba. « Ah ! Pause ! Ah non ! Pause plus longue ! Ah non, non, non ! » Vissoufle éclata de rire. Claque-pattes roula littéralement sur le dos. Même une des vis semblait tinter de joie.

C'est alors que Vissoufle décida d'intervenir. Il sortit de sa poche un minuscule crayon fabriqué à partir d'un morceau de mètre pliant, puis grimpa sur la notice de montage. Gribouillis, gratte-gratte, zip ! Le dessin magique se répandit aussitôt dans toute la pièce. Les centaines de vis abandonnées se mirent à vibrer, tic-tac, tic-tac. Puis elles se dressèrent sur leurs pointes, comme trois cents petits soldats métalliques. Les vis se regroupèrent par familles, les longues avec les longues, les courtes avec les courtes, les tordues avec les tordues, et elles formèrent des flèches, des mots, des panneaux, partout dans le salon.

À l'intérieur de l'armoire, Gérard aperçut une petite ouverture, une planche qu'il avait montée à l'envers. En la dévissant, il réussit enfin à sortir. Les cheveux en bataille, le t-shirt couvert de sueur, l'orgueil légèrement froissé, il contempla alors son salon. Les flèches de vis, les panneaux, les pièces parfaitement triées, et quelque chose changea. Pas brusquement, pas comme un éclair, plutôt comme une fenêtre qu'on ouvre.

Gérard regarda son téléphone, puis il soupira, puis il sourit, composa un numéro. Une demi-heure plus tard, sa sœur arriva, puis son voisin, puis Madeleine du quatrième, et l'armoire devint soudain un projet collectif. On servit du café, on rit des erreurs, on découvrit que Madeleine montait des meubles comme une championne secrète. Le voisin apporta des biscuits, la sœur de Gérard retrouva la seule pièce manquante coincée dans une chaussure. Même l'armoire sembla se redresser de fierté.

À la tombée du soir, elle se tenait enfin droite, magnifique, solide, parfaite, enfin presque. Car tout au sommet, cachée derrière une moulure, une petite vis s'était volontairement restée de travers : la signature discrète des Vissoufles. Depuis ses cachettes, le Magikito observait les humains rire autour de leur œuvre commune. Claque-pattes grignotait une miette de biscuit. Personne n'avait vu leur magie, et c'était très bien ainsi.

Parce que certaines choses tiennent beaucoup mieux quand on les construit à plusieurs. Même lorsqu'on croyait avoir besoin de personne.

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