Chut ! Madame Lucette n'avait même plus besoin de prononcer le mot très fort. À force de le répéter toute la journée, il semblait flotter tout seul dans la bibliothèque. Chut entre les rayons, chut près des fenêtres, chut dans les coussins du coin lecture. Les enfants entraient avec les yeux pétillants et ressortaient souvent aussi silencieux que des chaussettes oubliées dans un tiroir.

La bibliothèque était magnifique, pourtant. Elle sentait le papier neuf, la poussière des vieux atlas et les biscuits au beurre que Madame Lucette cachait dans son bureau. Mais quelque chose s'y était éteint. Les histoires dormaient.

Au fond de la salle trônait une étrange lampe à bascule, une vieille lampe de lecture montée sur un socle arrondi qui la faisait osciller doucement de gauche à droite. Tac, tac, tac. Personne n'y prêtait attention. Personne, sauf une certaine Magikita.

Coincée derrière une encyclopédie des oiseaux marins vivait Bascaline, une fée de Taramundi dont la robe était cousue avec des marque-pages oubliés. Des dizaines de rubans colorés flottaient derrière elle comme une queue de comète. Sur sa tête brillait un chapeau fabriqué avec le ressort d'un vieux réveil. Elle observait Madame Lucette depuis trois jours, et ce qu'elle ressentait lui pinçait le cœur.

La bibliothécaire n'était pas méchante. Elle aimait les livres plus que tout. Mais à force de vouloir protéger le calme, elle avait fini par enfermer la joie avec. Sur l'épaule de Bascaline se tenait son Animagikito, Pavipote, un petit papillon aux ailes couvertes de motifs ressemblant à des pages ouvertes. « Les histoires baillent ! » murmura la fée. Pavipote battit des ailes, ce qui, chez lui, voulait dire : « Moi aussi, je l'ai remarqué ! »

Alors Bascaline posa les yeux sur la vieille lampe à bascule, et un sourire apparut. « Voilà, toi, ma belle, tu vas nous aider ! » Cette nuit-là, lorsque la bibliothèque ferma ses portes, la Magikita grimpa sur la rampe. Elle sortit de sa poche une poignée de virgules découpées dans un dictionnaire abîmé, puis elle les glissa dans le mécanisme.

La lampe continua à osciller. Mais désormais, chaque bascule produisait quelque chose d'extraordinaire : des phrases, pas des phrases écrites, des phrases vivantes ! À chaque mouvement, une ligne entière s'échappait d'un livre endormi. Tac ! Une aventure de pirate fila sous les étagères. Un dragon végétarien traversa le rayon cuisine. Une recette de soupe aux étoiles grimpa au plafond. Toute la nuit, les histoires se promenèrent librement.

Le lendemain matin, rien ne semblait avoir changé. Jusqu'à dix heures. Tac ! La lampe bascula, et une minuscule baleine bleue jaillit d'un album jeunesse. Elle nagea dans les airs entre les rayonnages. Un enfant leva la tête : « Madame Lucette, votre plafond est en train de faire des vagues ! » « Chut ! » répondit-elle machinellement. Puis elle regarda, bouche bée. La baleine venait d'avaler un nuage de poussière.

Tac ! Une autre bascule. Cette fois, des personnages de romans policiers apparurent entre les tables et commencèrent à chercher un mystérieux biscuit disparu. Tac ! Encore ! Une forêt miniature poussa dans le rayon nature. Les lecteurs se mirent à suivre les histoires qui se promenaient dans la bibliothèque. On riait, on pointait du doigt, on échangeait des hypothèses. « Le biscuit est derrière le dictionnaire ! » « Non, dans le rayon jardinage ! » Même les adultes participaient.

Mais le plus étrange arriva vers midi. La vieille lampe donna un grand coup de bascule. Tac ! Et une histoire surgit qu'aucun livre ne contenait. Tac ! Une petite fille apparut, les cheveux en bataille, le nez couvert d'encre. Elle courait entre les rayonnages en racontant des histoires à tout le monde. La fillette lui ressemblait. C'était elle quand elle avait 8 ans.

Avant qu'elle ne devienne gardienne du silence, la petite Lucette grimpa sur une chaise imaginaire et cria : « Les livres ne sont pas faits pour être rangés, ils sont faits pour être vécus ! » Puis elle éclata de rire. Un rire clair comme une clochette. Et disparut.

Le silence revint une seconde. Puis Madame Lucette se mit à rire, elle aussi. Pas discrètement. Un grand rire qui résonna sous les poutres. Les enfants la regardèrent comme si un rhinocéros venait de réciter un poème. « Bon, dit-elle, je crois qu'on peut faire un peu de bruit aujourd'hui. »

L'après-midi entier se transforma en fête des histoires. On lisait à voix haute. On jouait des scènes. On intervenait. Et on inventait des fins absurdes. La bibliothèque ne devint pas moins calme. Elle devint vivante.

Depuis ce jour-là, une heure par semaine fut consacrée au grand basculement. Personne ne savait pourquoi les histoires semblaient plus réelles durant ce moment-là. Mais tout le monde adorait ça.

Le soir venu, perché sur sa fameuse lampe, Bascaline contempla les lecteurs qui quittaient les lieux avec des étoiles dans les yeux. Pavipote vint se poser sur son épaule. La vieille lampe oscilla une dernière fois. Tac ! La fée lui tapota affectueusement le socle, puis elle disparut dans l'ombre des étagères.

Car certains objets attendent toute leur vie qu'on les allume. Et parfois, ce n'est pas leur lumière qui manque, mais simplement une bonne raison de basculer du côté de la joie.

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